dimanche 21 juin 2015

Ubiquité 1ère partie - Nouvelle inédite

Une petite nouvelle inédite plutôt dans le genre "soft" et "kawaï"...
Là aussi, il s'agit d'un brouillon et non d'une nouvelle achevée ; elle est donc à prendre sans espérer y trouver quelque chose d'achevé et sans erreur...
Bonne lecture... Si vous aimez un peu et souhaitez la suite, n'hésitez pas à l'écrire.


Ubiquité - 1° partie



– M’man ! M’man ! Je trouve plus ma combi de gym. Tu l’as mise où ?
Helena soupira pour la dixième fois.
– Comme d’habitude ! Elle est avec tes affaires de sport dans la boite à compression verte, dans ton placard.
– Ah ouais ! C’est vrai. J’avais pas regardé.
Bertrand s’éclipsa en courant. Visiblement encore en retard.
– Chérie ? Tu as encore déplacé le dateur du combi-car. Ça fait dix minutes que je le cherche de tous les côtés. Tu me fais perdre un temps fou à…
– Tu l’as mis directement sur le manche directionnel du combi en rentrant hier soir. Pour ne pas l’oublier justement.
– Ah ! Tu es sûre ?… Bon, ok ! Mais évite d’y toucher la prochaine fois alors…
Elle répondit machinalement au baiser ultra-rapide que déposa sur ses lèvres Fred, enfin Frédéric, mais il trouvait que Fred sonnait mieux au boulot depuis qu’il bossait dans une boite de l’union confraternelle américano-soviétique. Fred ajouta un salut gouailleur, deux doigts levés, vers Sophie-Anne qui, yeux écarquillés, n’arrivait plus à porter sa tasse de thé recaféiné à ses lèvres. Elle entendit une galopade et Bertrand qui sautait dans la porte d’entrée, faisant claquer le suceur pour être éjecté plus vite vers le combi-car paternel.
– Helena, dis-moi que je rêve !
– Hum… Ah ! Bon, si tu veux. Sophie-Anne, tu es encore en train de rêver. Clap ! Clap ! Réveil. Il est huit heures cinq et on file en shopping dans moins de cinq minutes.
– Comment t’arrives à supporter ces martiens ?
– Quels martiens ?
– Ces deux mecs à la con. Y reviennent de Mars ou quoi ?… Comment osent-ils te traiter de la sorte ? Comment tu fais pour supporter leur machisme de l’autre siècle ?
– De l’autre siècle ? Là, effectivement, ma douce, tu rêves. Par définition, le machisme est génétique. Ancré en eux depuis la nuit des temps et quelques millions d’années, d’avant même le pléistocène, si tu veux mon avis éclairé.
– Pute cendrée ! Je m’y fais toujours pas à tes ados de mectons. Il t’a dit que tu devais pas y toucher alors que ce con l’y a foutu lui-même. C’est même plus de l’hypocrisie ; c’est… c’est… Je trouve même pas mes mots devant ça.
– C’est rien. Juste un mari. Tu ne connais pas ça. Tu changes de mec tous les ans une fois que l’hiver est fini et qu’il t’a tenu au chaud. Je connais le mien depuis suffisamment longtemps pour plus m’occuper de ça.
– T’es mariée depuis combien de temps déjà ?
– Quatorze ans. Bertrand a treize ans dans une semaine. Tu devrais le savoir ; t’es sa marraine palatiale, je te rappelle.
– Ah ! Barge et vulcain ! Quatorze ans. T’es vraiment plombée à mort quoi… vu que c’est noce de plomb…
– Comment sais-tu cela ? Je croyais que le mariage ne t’intéressait pas.
– Nan ! Mais mener une étude sociologique de ton couple, voire même de ta famille – parce que je suis toujours à parier que ta mère et ton jules peuvent pas se piffrer, même si tu fermes le bec là-dessus – doit être un sujet en or pour une thèse, ce qui me donnerait un doctorat supplémentaire à rajouter à ma collection.
– Sophie-Anne, l’éternelle étudiante parisienne.
– Européenne, européenne. J’ai fait deux ans à Dublin et trois à Munich. Et, toi, t’es le stéréotype de la femme européenne archaïque, mon chou. Bon, allez ! On file non ? J’ai fini ta soupe de thé au café. Toujours aussi infecte, ma douce. Pourquoi tu ne prends pas un capsule-doseur automatique ?
– Tu sais parfaitement pourquoi…
– Ouais, ton mec aime pas ça et préfère préparer son pseudo-café lui-même. Purée, quand je dis que vous êtes archaïques… Je suis sûre qu’à leur prochaine visite, nos amis alcaliens d’aliens vont vouloir vous conserver dans le formol pour pouvoir étudier une famille de l’ère pré-spatiale si parfaitement conservée.
Elle éclata de rire en se laissant aspirer par la porte. Le combi-car de Sophie-Anne flottait déjà au-dessus de l’allée secondaire. Helena enclencha alarme et sécurité de la maison depuis son poignet numérique et se glissa dans le siège moulant, laissant les barres et les mousses de sécurité la bloquer contre le dossier masseur.
– Destination ? cliqua le neuro-computeur de bord.
– Centre commercial Juviville 2, lança Sophie-Anne. Porte 7A.
– Pas de couloir aérien direct disponible. Transfert de couloir au-dessus de PerbonVille Ouest. Durée approximative du trajet, vingt-quatre minutes et vingt secondes, hors mise en parking. Vitesse moyenne probable de trente-deux kilomètres par heure. Poids en charge au départ, cent-douze kilos. Consommation estimée à soixante-douze kilowatts.
– Oh, oh, murmura Sophie-Anne. Tu as repris du poids, ma chérie. La dernière fois, on était à cent-dix tout rond.
La jeune femme sourit et enclencha le traceur automatique, laissant le combi s’élever et se glisser sagement dans le premier couloir aérien avant d’enfiler follement la voie express à presque trente-cinq kilomètres heures. Le détecteur d’UVB clignota en vert, signalant un ciel clair et dénué d’agressivité solaire. Les deux glaces latérales s’éclipsèrent, remplacées par un simple filet-filtre anti-UV, et Helena sentit ses cheveux remuer au léger déplacement d’air frais.
La vitre avant se teinta et un ciel transalpin s’afficha, aussitôt incrusté par les messages publicitaires. Elle réagit au troisième en maugréant :
« Derniers jours de la semaine de la solidarité et de la cohésion sociétale et mercantile du corps. Prêtez, durant un jour, votre corps à un malade ou un handicapé. Vingt-quatre heures pour permettre à l’un ou l’autre de vos amis, ou à celui ou celle que vous choisirez de retrouver un peu de vie et de liberté physique. Rappelez-vous que ce don est déductible de vos impôts à hauteur de cinq jours par an et par personne mais qu’une autorisation parentale est indispensable pour les mineurs. L’assurance dommages corporelles et neurologiques est incluse et prise en charge directement par votre responsabilité civile, ou par l’assurance scolaire de vos enfants pour ces derniers. Prenez contact avec l’antenne de votre Chambre de Commerce, d’Industrie, de Solidarité Sociale et de Permissivité Électorale en flashant ce code sur votre poignet. Vous recevrez notre brochure et votre contrat personnalisé instantanément… Ceci était un message du Ministère de la cohésion sociétale, de la solidarité générationnelle et de la permissivité électorale. »
Depuis deux ans, elle y songeait et se disait qu’elle devait franchir le pas, aider quelqu’un qui ne pouvait être cyborgisé. Et chaque fois, le boulot, la famille, les amis et amies, quelque chose venait déranger ses bonnes résolutions. Mais demain… Demain, Frédéric partait deux jours, ou trois, elle ne savait plus, en séminaire d’immersion captative quelque part vers le Groenland. Et Bertrand filait pour ses trois jours de stage de gymnastique socio-corporelle. Deux jours de tranquillité, de liberté, alors qu’elle-même était en vacances… Elle flasha le code de la publicité et jeta un œil à Sophie-Anne. Mais celle-ci lui parlait, sans qu’elle n’écoute quoique ce soit, depuis leur départ, narrant l’empathie qu’elle ressentait pour un nouveau mec rencontré depuis peu. Elle écouta mieux et réalisa que c’était une femme et non un mec. Sophie-Anne était dans sa période bi-sexuelle, songea-t-elle, ajoutant, in petto, un bon trois sur l’échelle de Kinsey[1], modifiée par Peter Kid Dickinton. Elle se demanda un instant qui, entre Sophie-Anne, son mari et son gamin, était le plus ado des trois. Elle opta pour Bertrand. Il avait, lui, de grandes chances de grandir et d’évoluer. Pour les deux autres, il était visiblement trop tard. Leurs cerveaux avaient totalement régressé. Elle sourit en songeant, stade oral, stade anal, stade ado[2]… Sauf qu’une régression en stade ado avait l’air irréversible…
Elle tapota le bras de Sophie-Anne qui sursauta et sortit de son soliloque :
– Descente dans une minute, annonça le neuro-computer de bord. Dépôt à l’entrée 7A de Juviville 2. J’ai réservé une place de parking latéral. Temps d’attente pour rappel et récupération sur cette même porte estimé à sept minutes, dans l’hypothèse d’un retour probable d’ici quatre heures, repas compris. Coût du trajet à soixante-douze centimes d’eurorouble. Parking pour trois euroroubles la demi-journée en mode économique…
Elles descendirent sans même écouter la suite, les yeux rivés sur la promo-solde du premier magasin que leur présentaient leurs poignets.

*  *  *

– Vous êtes arrivée. Merci de votre participation à notre éco-codéplacement.
Le siège se releva légèrement pour lui permettre de se lever et retrouver le sol. Puis les quatre plaques magnéto-captives s’enfoncèrent dans les récepteurs de la rue, rechargeant leurs batteries. Elle regarda la longue devanture qui occupait presque les cinquante mètres de l’immeuble devant lequel elle se tenait. Centre médico-neurologique, Institut connectomitique franco-roumano-suédois, Relais Espoir et Jump Body,… la liste des antennes et associations médicales installées-là était imposante. Sur la droite, un immense parterre d’herbe, sans doute artificielle tant elle était belle, s’ornait de deux allées de pas japonais filant vers les entrées latérales de la proche clinique du Parc Shytoss. Elle faillit sursauter en avançant. La porte s’était ouverte devant elle, deux larges plaques de vitro-résine qui avaient coulissées au lieu de l’absorber pour la scanner et la reconnaître.
Le hall était large, vivement éclairé, dallé d’une mousse polyiodique qui amortissait les pas et donnait presque l’impression de glisser sur elle. Une large banque, ancienne et d’un riche acajou de résine, occupait le côté du hall. Deux robots humanoïdes s’y tenaient. Ainsi que deux jeunes femmes coiffées d’une calotte blanche à croix verte et bleue. Les robots la saluèrent simplement mais ne firent rien de plus, ayant capté sur leurs récepteurs endonémiques qu’elle souhaitait s’adresser à l’une des humaines.
Ce fut la cadette qui se redressa et lui fit un large sourire.
– Madame Helena Censix. Bonjour. Désirez-vous que l’un de nos grooms vous mène jusqu’au terminal d’échange ? Le centre est au premier étage, par l’ascenseur au fond de ce couloir. Mais, si vous le désirez, je puis vous accompagner et vous expliquer de vive voix le processus.
– Je… Oui, je préfèrerais cela.
– C’est bien compréhensible. C’est votre premier échange, n’est-ce pas ?
– Oui… Le premier… J’avoue que j’ai un tout petit peu d’appréhension.
– Il n’y a rien de plus normal. Prêter son corps n’est pas si évident la première fois. Venez ! Suivez-moi ; c’est par là. En fait, la première fois, on se demande surtout ce que l’on va ressentir et si l’on va retrouver son corps tel qu’on l’a laissé, identique, sans avoir été abimé ou endommagé par l’autre. Celui ou celle à qui on le prête ainsi. Et puis, il y a aussi un peu d’appréhension à se demander si ses souvenirs ne vont pas être vus et lus par celui ou celle qui aura ainsi accès à vous-même.
– Oui… Je crois que c’est surtout cela…
– Rassurez-vous. L’échange est complet. Seuls les niveaux Primal un et Primal deux du cerveau sont laissés en place. Les niveaux qui gèrent le corps, qui permettent de savoir l’utiliser, se déplacer, bouger les mains, manger, etc. bref toutes les fonctions motrices et hygiéniques, ainsi que les psychomes internes, les septième et huitième sens comme l’on dit, ceux qui vous permettent de ressentir l’intérieur de votre organisme. Tout le reste est entièrement échangé… même vos préférences olfactives, sensitives, gustatives, mais aussi affectives, sociales, sexuelles, politiques, sociopolitologiques tout autant que psychosomatiques. Quant aux accidents, votre corps ne peut se déplacer en dehors du périmètre de sécurité du centre hospitalier et de son parc post-arboré. Vous n’avez aucune crainte à avoir de ce fait.
– Et… et mes… senseurs, mes puces…
– Elles restent câblées sur votre connectome et vos influx neuronaux. Elles basculent automatiquement sur le domaine sécurisé dès que vous ne serez plus dans votre corps. Vous ne vous souvenez pas de votre accident de vacances quand vous aviez quinze ans ? Votre dossier somatoformique[3] indique que vous avez été retirée de votre corps le temps de l’opération…
– Oui. Elle a duré de très longues heures et je ne pouvais être anesthésiée sans risque du fait de mes soucis somatoformes. Mais j’avoue ne plus avoir aucun souvenir de ce qui s’est passé. Juste de m’être retrouvée dans le lit de l’hôpital, quatre ou cinq jours après l’accident.
La jeune fit glisser une porte de verre et lui indiqua le couloir.
– Pourquoi les portes sont-elles mécaniques dans ce lieu ? C’est étrange.
– Oh, non ! Ce n’est que par souci de sécurité. Le fait qu’elles ne puissent être commandées par vos puces intégrées, mais par détecteurs externes, fait partie de la garantie de sécurité de votre corps. Son utilisateur ou utilisatrice temporaire ne pourra user de vos terminaisons et quitter les lieux. Cela vous permet d’avoir une tranquillité d’esprit à ce sujet. Tenez ! Nous sommes arrivées !
La salle médicale était vaste, coupée en quatre parties séparées de vitres épaisses et légèrement bleutées par l’éclairage puissant. Dans l’une des parties, six cloisons isolaient des fauteuils médicaux, entourés d’un imposant appareillage. Quatre femmes étaient déjà installées là et paraissaient sommeiller.
– Je vous confie aux mains de la doctoresse Blender et de son équipe. Agréable séjour dans notre hôpital, madame Censix.
Elle se retrouva propulsée dans une petite salle où elle dut se dévêtir et se doucher, puis enfiler une combinaison souple et blanche, plus aérée, avant d’être menée jusqu’à l’un des fauteuils libres, sur lequel on la fit s’étendre.
– Bien, madame Censix, nous allons commencer l’opération. Je vous en explique le principe, en enlevant tout jargon et tout ce que vous avez pu lire de publicitaire et atténuateur dans votre contrat et les dépliants que vous avez reçus.
La femme était mince, serrée dans une combi-médicale en tons bleus clairs, poignets et col serrés de blanc. Elle lui souriait, d’un sourire plus mécanique qu’autre chose, mais son regard paraissait franc et son allure particulièrement professionnelle.
– Comme il s’agit de votre premier échange, celui-ci durera un petit peu moins de vingt-quatre heures en réalité. Car il nous faut une demi-heure pour retracer votre connectome. Cela fait presque quatre ans que vous ne l’avez pas fait et, comme votre dossier professionnel et familial montre de nombreux changements de vie, il importe de les intégrer dans votre préservation.
– Je… Oui, c’est vrai que je n’ai guère eu le temps de m’inquiéter de cela ces dernières années avec tout ce qui s’est passé.
– Ce n’est pas grave. Le transfert n’est obligatoire que tous les cinq pour un adulte comme vous. Mais comme je vois que vous avez acheté une maison pour votre famille, que vous êtes devenue directrice de l’antenne de psycho-chimie électromagnétique et organique de votre établissement, que vous avez fait une visite en famille de la station orbitale Solar 7 avant de passer quelque temps sur la lune… vous avez là de nombreux souvenirs à préserver. Ceci dit, une fois le tracé repris et conservé, l’échange lui-même ne dure que vingt minutes. Mais, au lieu de dix minutes de contrôle, pour les premiers échanges, nous laissons le temps à la prêteuse que vous êtes de prendre correctement le contrôle du corps qu’elle va habiter durant une journée. Ce n’est pas inné la toute première fois. Rassurez-vous ! Une fois que l’on a compris les liens entre les niveaux du primal, les psychomes et le reste du cortex cérébral, tout devient évident. À votre second échange, cela vous semblera bien plus simple. Et dès le troisième, il vous suffira d’à peine dix minutes pour prendre le contrôle corporel.
Helena acquiesça sans rien dire. Elle ne sentait pas spécialement à l’aise, se doutant que son propre fils ne se poserait pas tant de questions et n’aurait qu’une hâte : que l’échange ait lieu réellement. Elle fit une petite grimace intérieure à cette idée. Bertrand commençait à parler d’échanges et le projet de son école, de préparer une interversion culturelle complète de toute la classe avec les enfants d’une classe de Vanuatu, enfants avec qui ils étaient en contact depuis le début de l’année, commençait à faire son chemin et à exciter les jeunes ados. Elle se demanda si elle n’était effectivement pas rétrograde, ou plutôt archaïque comme disait son amie. Elle ferma les yeux durant que la jeune assistance plaçait capteurs et appareillages autour de sa tête, calant son cou et ses épaules dans les récepteurs moulants.
– Je vais vous injecter un décontractant musculaire. Ceci n’a pour but que de décrisper vos muscles. Cela ne vous empêchera pas de bouger ni de vous redresser légèrement. Si vous avez besoin de quoique ce soit, il suffira de me faire signe ou de m’appeler. Je vais me placer sur la console qui est face à vous, de l’autre côté de cette vitre. Vous connaissez la procédure de recaptation neuronale, donc évitez comme il se doit de penser à des choses stressantes pour que l’opération ne dure inutilement trop longtemps. Voulez-vous que je vous fasse passer un film ? Une émission ? Ou, simplement, revoir la personne avec laquelle vous allez échanger ?
– Oui, je voudrais revoir les extraits vidéo-phoniques que j’ai reçus sur madame Aspergarria.
– Parfait, je vous prépare cela. À dans un petit moment.

* * *

– Professeur ? Professeur ? Venez vite ! Vite !
– Que se passe-t-il ? Un souci ? Pourtant…
– Non ! Non ! Au contraire, regardez ça !
Le sifflement de Marthe Blender s’entendit dans toute la salle de contrôle.
– Mais c’est un cycle K1-K2 parfait ! Vous m’enregistrez ça, n’est-ce pas ?
– Oh oui, comme toujours, depuis le premier instant !
– Qui nous fait cela ?
– Cette jeune fille là. Catherina O’Solelan. Dix-sept ans. C’est son premier échange, comme toutes les femmes qui sont ici.
– Sublime ! Une aplatonie parfaite. Un cas d’école que je vais pouvoir montrer à mes élèves. Vous me la fichez, n’est-ce pas ? Hors de question de me perdre ça. Elle va être totalement synchrone avec l’échangée. Qui est-ce ?
– Une jeune fille tétraplégique, en attende d’une fibroplastominie de la moelle. Dix-sept ans pareillement.
– Bien ! Bien ! Quel dommage que cela n’arrive jamais qu’à des premiers échanges.
La doctoresse glissa avec un sourire le long des autres écrans, vérifiant les régulateurs, échangeant quelques mots avec ses assistantes et opératrices. Quand, elle arriva devant la dernière console, elle fronça les sourcils.
– Pourquoi cet écran est-il en attente ? Vous n’avez commencé pas l’opération ?
– Je l’ai suspendue. C’est le problème que je vous ai indiqué. Ça n’est toujours pas réglé. Il va falloir annuler l’opération, je crains.
– Ah, la rage de dents de madame Aspergarria. Effectivement, mais bon, c’est préférable. Hors de question de finaliser l’échange, si cette brave dame souffre d’une céphalée brutale à cause des dernières dents qui lui restent. Annulez tout et faites la régression avec un retour complet à l’état primaire de chaque cerveau. Réveillez-la et n’oubliez pas de lui transmettre le crédit malgré tout. Elle a droit à une demi-journée pour ses impôts. Bien dommage, mais cela arrive. Expliquez-le-lui en détail ; elle a signé le contrat mais elle n’a pas dû lire les clauses restrictives sur les incidents de ce type.
Helena se retrouva, une heure plus tard, assise sur un banc du parc voisin. Légèrement étourdie et hagarde que rien ne se soit passé. Elle comprenait bien que l’envoyer dans le corps de cette vieille dame de cent-neuf ans pour y souffrir d’un mal de tête, n’était guère tentant. Elle était toute étonnée que cela puisse arriver ; mais elle avait choisi de s’échanger avec une personne âgée, les petits soucis de ce type étaient fréquents. Ils l’étaient bien moins chez une malade qui était sous médicaments et injections, où les contrôles corporels étaient plus importants.
Elle avait accepté le report de date et avait demandé à réaliser l’échange avec une personne de son âge et de son sexe. Elle avait le temps de choisir mais se disait, soudainement, qu’échanger son corps avec celui d’une jeune femme amputée, en attente de reconstruction physique, serait peut-être moins difficile.
Elle secoua la tête et porta la main à sa mâchoire.
Voilà que d’avoir repensé à cette grand-mère et à ses problèmes de carries et de maux de tête, lui donnait l’impression d’avoir mal elle-même. Elle se leva et déambula au hasard dans le parc. Elle serra soudain les dents.
– Dieu, j’espère que ce n’est pas une crise somatoformique.
Elle savait que certaines personnes, ayant souffert de cela durant leur adolescence, avaient, parfois, en période de stress et d’angoisse, des petites crises qui réapparaissaient. Elle inspira longuement et ferma les yeux, fronçant les sourcils, pestant contre ces infirmières qui refusaient de lui injecter un nouvel antalgique sous prétexte qu’il fallait attendre deux heures entre deux piqures. Elle frotta sa main parcheminée contre sa mâchoire et la porta à son front ridé. Elle sentait encore une odeur de vieillesse l’attraper à la gorge, se demandant si on avait réellement changé ses draps ce matin-là.
– Madame Aspergarria, vous devriez vous reposer. Vous savez bien que vous avez déjà eu la dose maximale pour votre âge et votre poids. Laissez la première injection produire son effet. Cela ne fait que cinq minutes que je viens de vous la donner.
Elle se sentait la bouche pâteuse et n’arrivait pas à articuler quoique ce soit. Mais elle soupira et se laisser aller contre les deux épais oreillers qui la retenaient, avant de parvenir à geindre :
– Est-ce qu’au moins, je peux me lever, aller aux toilettes et avoir à boire aussi ?
– Bien sûr. Voulez-vous que j’en profite pour refaire votre lit ?
– Évidement ! Déjà que vous n’avez pas changé mes draps ce matin…
L’infirmière sourit. Elle eut envie de lui tirer la langue, mais se retint. Elle devait plutôt porter son attention sur ses jambes pour se déplacer correctement, ce qui n’était pas toujours facile tant que sa hanche ne serait pas totalement recalcifiée. Quand elle arriva vers la porte de la salle de toilettes, elle se tourna et murmura :
– Faites-moi donc aussi porter un petit thé ; je vois qu’il est bientôt dix heures.
– Un thé ? Vous me demandez un thé, madame Aspergarria ? Depuis huit ans que vous êtes dans notre maison de repos, vous n’avez jamais voulu de thé et maintenant… Bon, après tout… Et quel genre de thé voulez-vous ?
Helena fronça les sourcils et répliqua, énergiquement :
– Un vert chinois de San-Chaïn si vous en avez ici, ce qui m’étonnerait…
– Un San… ? Je vais voir cela… Prenez le temps, je reviens…
Helena referma la porte des toilettes et se releva du banc pour héler le taxi qui passait non loin. Elle fut contente qu’il fût libre et s’arrêta aussitôt.
– Quelle destination, madame Censix ?
– Directement à la maison… Euh ! Non ! Attendez ! Dix-sept-cent-douze avenue Ronsard à PenteNeuve.
– Prévision de douze minutes de déplacement. Axe principal libre. Couloir aérien disponible immédiatement. Attention, prévoir une surtaxe s’il est nécessaire de vous attendre sur place ; aucun parking proche n’est disponible dans cette zone.
– Non, déposez-moi simplement.
Elle se laissa aller contre le siège, étonnée et amusée à la fois. Le trajet s’écoula sans qu’elle n’y prête attention. Elle se fit déposer, pénétra dans l’immeuble et se laissa aspirer jusqu’au dix-neuvième étage. Elle ne savait si elle pouvait franchir le dernier pas, mais elle le fit lentement. La porte devant elle hésita mais l’absorba finalement et elle se retrouva devant un petit appartement au mobilier discret mais sans âme, couvert d’une fine couche de poussière comme s’il était inhabité depuis plusieurs années et que les robots nettoyeurs avaient fini par s’en décourager.
– Ainsi, c’est là que vient régulièrement ma première fille, songea-t-elle. Aucun goût visiblement. Et elle n’a rien gardé de tout ce que j’avais mis ici.
Elle regarda quelques holophotos et dodécadres de scènes enfantines et à peine nostalgiques. Nulle part, elle n’aperçut sa propre photo. Elle se glissa jusqu’à son ancienne chambre, visiblement transformée en salle de travail. La décoration avait été refaite, mais la structure, comme elle s’en doutait, n’avait pas changé. Elle s’avança jusqu’à l’angle des murs, celui opposé à la porte d’entrée, et approcha doucement son majeur gauche d’une décoration horriblement rococo qui voulait sans doute rappeler les années du début du siècle précédent. Le mur hésita, comme la porte, mais finit par bouger et s’entrouvrir, révélant la cache. Vingt centimètres de côté, un cube parfait, ou presque. Sa main trembla légèrement mais elle la tendit et attrapa la minuscule boite numérique. Son pouce glissa dessus, la faisant s’ouvrir lentement. Dix micros-puces aussi minces qu’un ongle et d’à peine cinq millimètres de côté, marquées des sceaux de la BCE et de l’UBI, l’Union Bancaire Interplanétaire.
Helena referma la boite et la glissa dans la ceinture ventrale de sa combinaison. Le coffre devant elle se referma, redevenant totalement invisible dans le mur. Elle ressortit alors, veillant à ce que tout s’éteigne bien automatiquement. Étrangement, elle ne s’inquiéta ni d’éventuelles caméras, ni de senseurs neuro-génomorphiques. L’appartement était visiblement peu, voire même plus du tout utilisé, et aucune sécurité n’y était activée, le quartier étant des plus sûrs et tranquilles.
Elle eut bien du mal à s’endormir ce soir-là, seule dans le lit souple de leur chambre. Le lendemain, elle ne sut quelle conduite tenir, mais finit par activer, d’un doigt nerveux, son contacteur de poignet et laissa la communication s’établir. La jeune femme qui s’éleva devant elle était celle-là même qui l’avait accueillie dans le hall, lors de sa tentative d’échange neuro-cérébral de la veille.
– Madame Censix, bonjour. Que puis-je pour votre service ?… Oh ! Certes, je comprends… Mais madame Aspergarria n’est pas ici. Elle est en maison de repos. Elle a eu quelques problèmes osseux, il y a une quinzaine d’années, qui ne pouvaient être traités classiquement. Après ses années de rééducation, elle s’est installée au centre rhumatologique et ostéopathique de Neufculs-en-Bois… Mais de rien, madame Censix, au plaisir de vous être agréable.
– Madame Aspergarria ? Bien sûr. Je vais voir si elle accepte votre appel. Redonnez-moi votre nom ? Sensesixe ? Oh, excusez-moi. Notre géro-capteur d’appel a quelque souci ; il est en cours d’entretien et n’affiche pas les références correctes des appelants. Désolé de cet inconvénient, madame.
– L’occupante de l’appartement 675 est en cours de soin, madame. Merci de bien vouloir patienter dans la salle d’attente. À votre service, madame. Votre senseur de poignet vous avertira dès que la visite sera achevée et que madame Aspergarria pourra vous recevoir.
– Madame Aspergarria, bonjour. Je suis, comme vous le savez, madame Censix. Je vous ai téléphoné ce matin même…
– Oh, oui ! Pardonnez-moi. Depuis que j’ai fait ces chutes à cause d’une ostéoporose non résorbative et que l’on m’a réinjecté une hanche de synthèse, il m’arrive de mettre un peu de temps à réagir. Je perds souvent la boule comme l’on dit. Vous êtes donc la jeune femme au thé San-Chaïn.
– Au thé ?… Oh, oui ! Excusez-moi. Effectivement, j’adore ce thé.
– Madame Censix, Helena, vais-je dire, ce sera plus simple n’est-ce pas ? Vous m’appellerez Gersoise, c’est fort vieillot, mais c’est mon prénom et j’y tiens encore. Avez-vous déjà bu de la pisse de chat ?
– Mon dieu, non.
– Eh bien, j’avoue que, depuis hier, que je dois boire cet infâme breuvage trois fois par jour, c’est l’impression que j’ai. Boire de la pisse chat. C’est absolument infect. Comment quelqu’une de sensée et intelligente comme vous, peut-elle avaler ce… truc ignoble ?
Helena resta quelques secondes sans savoir que dire, mais les yeux pétillants de la vieille femme la rassurèrent. Elle se moquait d’elle.
– Il vous suffit de le jeter au lieu de le boire ; je pense que nul ne s’en apercevra ici. Vous devez savoir cela, non ?
– Hum ! Que croyez-vous donc que j’ai fait ? La plante qui est dans cet angle a dû grandir de soixante centimètres depuis hier, mais elle finira par en crever, j’en suis sûre.
– Je crains qu’elle n’y soit pas arrivée. Elle est en syntho-résine, me semble-t-il.
– Elle a quand même grandi. Même si c’est symbolique. Bien. Que vouliez-vous me dire ? Hormis le fait que nos cerveaux sont restés mélangés. Ou du moins que le mien se soit mélangé avec le vôtre dans votre tête, si j’ai bien compris. Parce que pour ce qui est du mien, là-haut, je n’ai guère constaté de changement, si je ne voulais pas tenir compte des regards obliques des soignants et soignantes à mes demandes, de cette histoire de thé, ainsi que de quelques autres habitudes… euh particulières que vous avez…
Helena sourit ; elle connaissait ses habitudes, celle que ses amies trouvaient préhistoriques et archaïques. Elle fit glisser le zip magnétique de sa ceinture et saisit la mince boite qu’elle avait retirée du coffre mural, la tendit à la vieille femme qui la prit, incrédule et tremblante, et attendit.
– Avez-vous idée du nombre de personnes qui, dans notre monde, savent que ces puces financières existent, Helena ? finit par demander Gersoise au bout de longues secondes de silence.
– Non… Je n’en ai aucune idée. Même en cherchant dans votre mémoire.
– Alors, tout ne s’est donc pas échangé entre nous, à moins que ce ne soit simplement parce que vous ne savez pas encore comment y fouiller, tellement j’ai de souvenirs là-haut. Ma foi, ce n’est pas plus mal. Il y a encore quelques souvenirs intimes que j’ai conservés sous ma cafetière. Donc, j’en déduis que vous ne savez pas totalement qui je suis.
– Non. Et, j’avoue que je n’ai pas cherché à fouiller, comme vous dites, plus avant dans ce que j’avais reçu de vous. Je… Cela ne me semblait pas… correct…
– Hum ! Le pire est que je vous crois puisque vous me donnez cette boite que vous auriez pu garder par devers vous sans que jamais personne n’en sache rien… Vous connaissez Ernest Dundelborg ?
– Dun… Oui, le magnat de la presse webdique qui s’est suicidé il y a une vingtaine… non, une trentaine d’années. Il a perdu toute sa fortune dans une opération d’attaque financière par deux concurrents. Je ne sais plus toute l’histoire. J’étais encore petite quand c’est arrivé. Mais, on en a parlé longuement.
– Hum ! C’était mon mari. Il ne s’est pas suicidé comme on l’a cru les premiers jours, mais a fait une EP, une embolie pulmonaire à l’acidose très élevée, suivie d’une ischémie cervicale qui s’est terminée par un AVC. Il aurait normalement dû se sortir de cela mais il n’était plus connecté au réseau médical quand cela est arrivé. Il était sur notre bateau à quelques soixante-dix miles de la côte et une tempête avait arraché l’une des antennes. Il était en train de la réparer et avait tout coupé pour cela. Apparemment, il n’a, brusquement, plus été capable de grand-chose ; sa mort a été longue. C’est un thonier qui l’a trouvé le lendemain…
– Ah !
– Et il n’était pas ruiné. Simplement, son empire de presse lui avait été arraché par une OPA hostile, une OPA particulièrement agressive. Il n’était de toute façon plus le maître à bord de l’« Imprise Webdique Dundelborg », depuis deux ans. Ce qui fait que lorsque cette opération est arrivée, l’IWD ne représentait même plus un cinquième de sa fortune personnelle…
– Et de la vôtre…
– Et de la mienne, effectivement, car nous étions liés, pas seulement par un mariage contractuel, mais aussi par plusieurs sociétés que nous gérions et possédions pour moitié chacun avec un certain nombre de clauses de sauvegarde et de transfert de biens. Une partie de cette fortune a été placée en fidéicommis pour l’éducation et la vie de nos trois enfants. Une autre partie pour nos petits-enfants, que nous avions estimés à six, même si nous avions organisé ce qu’il fallait pour qu’il puisse y en avoir le double.
– Ce qui est en partie le cas, si j’ai bien perçu vos pensées dans ma tête.
– En partie seulement. Nous avons huit petits-enfants. Qui ne m’ont donné que deux arrière-petits-enfants. Ceux-là, nous n’avions rien fait pour eux ou elles plutôt. Vous venez de me ramener ce que je pensais perdu dans les mains de l’une de mes filles. Cent-dix-neuf millions d’euros-roubles nouveaux.
– Cent… dix… neuf… ? Mais c’est… c’est une fortune… Je ne pensais pas qu’il y en avait autant. J’avais cru qu’il y en avait à peine cinquante.
– Oui… mais tout cet argent a été placé et a longuement travaillé. Ceci représente uniquement les titres de paiement, pas l’argent elle-même.
– Ma foi, je suis contente que vous l’ayez retrouvée. Cela fera sans doute des heureux ou des heureuses dans vos héritages. Je… Je ne vais pas abuser de votre temps et…
– Abuser de mon temps ? Je n’ai plus que cela, le temps, le temps et encore le temps. Mais aujourd’hui, je suis en train de m’amuser énormément grâce à vous. Vous venez de me faire damer le pion à tous mes héritiers et héritières qui, tels de vampiriques sangsues, essaient depuis plus de vingt ans de contourner les fidéicommis que nous avons mis en place. Ils n’ont qu’une idée : récupérer la totalité de la fortune que cela représente.
Helena sursauta. Rick, Denis, Marielle, Florange, Sophie-Marjorie, Marc-Lang… elle voyait défiler les visages de ces enfants et petits-enfants et découvrait leurs turpitudes et leurs manœuvres permanentes pour mettre la main sur sa fortune, pour la déclarer en état de faiblesse et de dépendance, afin de sursoir à toutes les dispositions qu’elle avait prise avec son mari pour se protéger de leur rapacité.
– Il me semble que vous percevez ce qu’il en est. Me tromperais-je ? Ou votre visage m’a fait comprendre cela ? Ainsi que certaines choses qui viennent de traverser mon esprit tout autant que le vôtre.
Helena se sentit brusquement essoufflée mais acquiesça.
– Avez-vous vu, dans tout cela, mon petit ange ?
– Ange ?
– Melia, Melia Abramova Dispora, douze ans maintenant. Championne d’Europe deux-mille-cent-soixante-sept et cent-soixante-huit en gymnastique acrobatique dans sa catégorie. Vice-championne deux-mille-cent-soixante-huit du Commonwealth terrestre. Et médaillée trois fois lors des tournois d’Asie de cette année. Elle s’est lancée dans le tumbling et le stunting. La Feuconge comme elle dit, la fédération des continents Nord de gymnastique féminine, l’a pressentie pour intégrer l’équipe qui participera aux jeux olympiques dans trois ans. Elle n’est que très peu connue en dehors du milieu ; ce qui, vu son âge, est normal, mais elle est très prometteuse et rêve de cela.
– Oh, c’est important d’avoir des rêves quand on est enfant. Mon propre fils rêve de devenir pilote jet-craft et de conduire des navettes spatiales entre nos planètes pour surveiller les convois de matières premières qui proviennent de Mars, Jupiter et tout cela. C’est un as de la neuro-computation-alternative. Je suis presque certaine qu’il est dans un groupe de jeunes hackers. Mais, à son âge, la rébellion est normale et puis il songe de plus en plus à cet avenir là pour lui. Je veux dire d’être jet-craft-driver, comme l’on dit. Il parle même de s’inscrire un jour à la Mars-Venus Race Cup quand il aura son propre jet-craft.
– Je comprends. Un rêve de garçon-garçon. Un rêve de fille-fille. Tout bleu, tout rose comme on disait il y a plus d’un siècle. Cela est assez stéréotypé, non ?
– Oh, je m’en moque. Si cela peut aider à son bonheur, c’est plus important. Je suppose que vous pensez la même chose pour votre arrière-petite-fille.
– Oui, mais je n’ai pas le même âge que vous. Il est normal que je sois encore enkystée avec certaines choses de mon époque. Helena, accepteriez-vous de m’aider ?
– De vous aider ?
Elle prit de plein fouet sa propre vision d’elle-même à travers les yeux de la vieille femme et, avant même que celle-ci ne parle, elle sut ce qu’elle attendait, ou plutôt ce qu’elle espérait.
– Mais, je ne pourrais jamais y parvenir, murmura Helena.
Ou peut-être le pensa-t-elle seulement. Elle ne savait plus. Mais il lui était impossible d’agir ainsi que cette vieille dame le souhaitait.
– Jamais vos avocats n’accepteront que je signe en votre nom.
– Bien sûr que si. Ma propre porte et mon propre coffre de sécurité vous ont ouvert après quinze ans d’inactivité. Ils ont mis un peu de temps, mais ils m’ont reconnue à travers vous. Même cette boite financière l’a fait. Vous êtes devenue moi, du moins en partie. Je pense que vous et moi devons en profiter. Sans être vraiment heureuses, ni vous, ni moi ne paraissons malheureuses, mais un peu de joie et de plaisir ne pourraient que nous faire du bien à toutes les deux. J’ai l’argent, vous avez l’autonomie… J’ai l’esprit encore assez retors et incisif pour inventer quelques plans ; vous avez l’intelligence et la témérité pour les réaliser. Vous aimez votre fils ; j’aime mon arrière-petite-fille. Joignons nos forces, ma chère Helena.

A suivre...


[1] Professeur américain ayant réalisé une étude statistique sur le comportement sexuel humain et en ayant « déduit », vers 1953, une échelle de référence, appelée échelle de Kinsey.
[2] Appelé stade génital en psychanalyse (selon Freud et Karl Abraham). L’ordre étant oral en 1° suivi du stade anal, du stade phallique, d’une période de complexe œdipien, d’une période dite de latence avant d’attendre le stade génital qui marquerait l’adolescence.
[3] Un trouble somatoforme est un trouble considéré comme mental ou psychologique, caractérisé par des symptômes (plaintes, souffrances, etc.) habituellement associés à des lésions, des blessures, etc. dont on n’arrive pas à expliquer l’origine. Ces troubles sont dénués de pathomimie, c’est-à-dire qu’ils ne sont pas « factices » ni « simulés ».