mercredi 22 avril 2015

BY, à cause d’un androïde de simple Yttrium.

Une petite nouvelle sans prétention, assez courte...

en espérant qu'elle vous donnera quelque plaisir à la lecture, elle n'est qu'un brouillon, le premier jet d'une idée jetée sur mon traitement de texte en 2012, et reprise ces jours-ci afin de la mettre en ligne. Il faudra donc pardonner quelques erreurs qui pourraient rester et que je corrigerais. N'hésitez pas à commenter ou partager...
Sinon, ayant promis cela à Frédéric L. sur Facebook, l'ébauche d'une suite à cette nouvelle existe et je m'attellerais à la mettre en forme au plus tôt... puis à la mettre en ligne... ce que je commence à faire ce 4 mai 2015... ICI




– Daniel ! Daniel !
– Oui, quoi encore ? Tu ne peux pas me laisser tranquille ? Je sais que je rentre sans prévenir après ces trois jours de voyage et que je me suis enfermé de suite dans ma piaule sans même être passé te voir. Mais, merde frérot, j’ai encore trois dossiers à finir. On parlera demain. Pas envie de regarder ton robot…
– Je… Non ! C’est… Daniel !
La voix basse et presque chuchotée de Ludovic fit soudain se retourner Daniel. Son frère cadet commençait à l’énerver. En fait, non, Daniel était énervé tout court. Il était en pleine finition de son mémoire de thèse et chaque interruption le faisait se hérisser et bondir, à cran, poils dressés, dents sortis, yeux exorbités, le regard furieux. Depuis plusieurs semaines, il rembarrait fréquemment Ludo mais ce dernier revenait invariablement à la charge, incapable de comprendre qu’il dérangeait.
Le pire était sa gentillesse. Ludovic irradiait la gentillesse, alors que c’était lui qui souffrait le plus de tout ce qui était arrivé, c’était lui qui n'avait plus de jambes et ne pouvait se déplacer qu’en fauteuil flottant, c’était lui qui avait du mal à se servir de ses bras, de ses mains, c’était lui qui souffrait dans sa chair depuis cet accident de jet-car qui avait couté la vie à leurs parents, en ce sombre été 2042.
Le pire était aussi que Ludovic ne la montrait pas cette gentillesse. Non ! Il l’irradiait. Il était impossible de s’emporter contre lui, de lui en vouloir, de vraiment le refouler, de même simplement élever la voix contre lui, de ne pas répondre à ses sourires… Il irradiait. C’est tout. Oh, cela ne marchait pas avec tout le monde, c’est vrai. Certains n’arrivaient pas à rester à ses côtés, à cause de son corps devenu difforme, de ses jambes disparues, de ses cicatrices trop visibles et que le maquillage ne masquait pas assez sur son visage. Avec Amélie, avec lui, avec Jean-Marc ou Serge, avec Cathy ou Laure, sa gentillesse lui ouvrait toutes les portes. Sauf que là, gentillesse ou pas, Daniel était crevé, fatigué, épuisé et stressé.
Le jeune homme se secoua et s’appuya fermement contre le dossier de son fauteuil de bureau qu’il avait tourné. Il pointa le doigt vers son jeune frère et lança d’une voix sourde :
– Écoute ! J’ai tout ça à finir pour demain. Mes deux tuteurs de recherche doivent recevoir le dossier mardi au plus tard et…
Daniel écarquilla les yeux et fronça les sourcils :
– Qu’est-ce que tu as ? Tu…
Il se leva et fit un pas vers la silhouette qui se tenait dans l’ombre de la porte, à contre-jour des lampes de ce qui leur servait de salle de travail dans laquelle Daniel entassait ses ordinateurs luminiques, scanners psychiatriques, cartes d’inférences psychotroniques, et mille choses qui se mêlaient au fatras qu’y ajoutait Ludovic avec ses morceaux de robots, ses mannequins et bouts de corps métalliques, et surtout leur dernière invention à tous les deux, un soi-disant robot humanoïde.
Ce dernier avait été fait à l’exacte image de Ludovic, d’un Ludovic tel qu’il était encore voici trois ans, avant le drame, avant ce qui avait détruit leur famille et leur vie, alors qu’il n’avait pas encore quatorze ans. Sauf que cet androïde-là était incapable de se mouvoir correctement et d’articuler quoique ce soit de cohérent contrairement aux autres androïdes qu’ils avaient conçus mais qu’aucune société de robotique n’avait daigné accepter tant ils leur paraissaient sans intérêt pratique.
Or, devant lui, Daniel voyait une silhouette qui se tenait debout, qui n’était pas le corps replié de son frère dans son fauteuil flottant. C’était un garçon debout qui se cachait dans l’ombre. Une forme humaine, encore petite et adolescente d’allure…
– Merde ! Ludo ! C’est pas toi… C’est le robot ? Et il parle ? Tu as réussi à le faire bouger et parler ? Purée ! J’ai vraiment cru que c’était ta voix, que c’était toi qui arrivais… C’est extra ! Comment t’as fait pour…
– Daniel ! C’est moi… Ce… C’est moi dans le robot…
– Quoi ? Tu le commandes à distance ? Tu parles à travers lui ? Ah ! J’ai cru que t’étais arrivé à le faire démarrer en autonome, mais… Ouah !
Le jeune thésard s’avança plus près. Il passa sa main devant le contacteur lumineux et monta l’éclairage qui inonda sa chambre. Le robot se tenait devant lui dans la même attitude que Ludovic avait, autrefois, quand il venait le voir pour quémander un moment passé avec lui, un moment à jouer ou à inventer de folles choses sur leurs systèmes computroniques.
Le visage, jusqu’à présent figé, paraissait vivant et animé, même si ses yeux bougeaient trop, comme à la recherche d’un point auquel se raccrocher.
Daniel plaqua ses deux mains sur les épaules de l’androïde. Sur sa poitrine, le logo qu’ils avaient maladroitement gravé au laser luisait : BY pour B-Yeca, « Brain Yttrium Experience for Connectomic Android ». Un robot à cerveau de lumière, un cerveau à base d’Yttrium. Un truc que les scientifiques avait regardé avec amusement, en les renvoyant à leurs jeux, parce que la lumière en informatique et en positronique ne pouvait tout simplement pas s’appuyer sur du bête Yttrium qui ne servait qu’à faire des LED…
Le grand frère fit pivoter l’androïde sur lui-même en s’exclamant :
– Comment t’as fait ? Ça fait deux ans qu’on travaille dessus et on n’a jamais rien pu tirer de cet engin et voilà que je m’absente quelques jours et que tu me présentes une bestiole active comme tes petits droïdes. Ouah ! Tu m’épates. Je crois que les Japonais qui nous ont gentiment remerciés pour notre dernière invention vont devoir réviser leurs jugements et…
– Daniel ! C’est moi…
– Je sais que c’est toi. Attends, tu le télécommandes d’où ?
Daniel se glissa hors de sa chambre et s’avança dans le couloir jusqu’à la pièce qui leur servait d’atelier. Mais cette dernière, malgré qu’une lumière tamisée s’en échappe, se révéla vide de toute présence.
– Au garage, je… au garage, chuchota le robot qui s’était mis à le suivre de la même démarche chaloupée qu’adoptait souvent Ludovic quand il était plus gamin.
Daniel se prit à admirer son frère et une bouffée d’orgueil et de joie remplit ses poumons, le faisant presque larmoyer. Ses deux années d’effort acharnées allaient-elles enfin payer ? Toute l’énergie qu’ils avaient mis l’un et l’autre dans ce projet allait-elle bousculer leur avenir et leur amener enfin la renommée et surtout la richesse qui leur permettrait de soigner son frère, de lui faire porter des prothèses robotisées, de redresser son corps et de se passer de son flottant ? Daniel se rua vers la porte arrière de l’atelier ; elle était ouverte. Le robot était donc passé par là.
– Ludovic ? Tu le télécommandes d’en bas ? On avait dit qu’il ne fallait pas dépasser une pièce pour les premiers essais ! Merde ! Si quelqu’un capte les ondes que tu émets, on risque d’être remarqués et de se faire piquer des infos…
Mais Daniel ne criait pas. Il sentait sa joie sourde grandir et l’envahir. Ludovic avait réussi à injecter le programme psychohumain qu’ils avaient pondu. Putain, exulta le jeune chercheur ! Il a injecté la copie de son cerveau dans l’androïde ! Merde ! Merde ! On a réussi… Non ! Il a réussi…
Il sauta les dernières marches et retomba souplement dans le garage ; ils n’utilisaient plus que la moitié de la maison familiale, garage et étage, parce que le reste, tout le reste, leur rappelait trop cette période d’avant, cette période de bonheur familial qu’ils avaient connue…
Ludovic était installé près de la table de préparation. Son flottant tanguait légèrement près d’elle. Daniel aperçut les reflets du boitier de commande posé sur ce qui restait de ses cuisses. Mais le jeune homme sursauta et bondit pour franchir les derniers mètres. Ludovic était figé, la tête penchée en avant, la nuque presque cassée, le torse bloqué par la sangle qui le maintenait contre le dossier de son fauteuil flottant. Il vit aussitôt les électrodes et le mince anneau de polycarbonate qui entourait le haut de sa tête et masquait son front. Les LED qui le bordaient ne clignotaient pas mais restaient figées sur la partie haute du crâne qu’il lui montrait.
– Ludo ? Ludo ?
Daniel secoua le corps doucement. La bande qui maintenait son torse sur le dosseret empêcha ce dernier de tomber, inerte, mais le boitier de commande glissa et chuta bruyamment sur le sol bétonné. Le jeune homme sentit un froid intense l’envahir à l’idée que son frère soit… mort ? Pourtant le corps était chaud, la peau élastique. Il souleva son visage couturé de cicatrices et sentit le souffle de sa respiration sur ses doigts.
– Ouf ! murmura-t-il. Tu es endormi ! Putain, j’ai eu la peur de ma vie et…
– Je ne dors pas Daniel. Je suis là…
Le jeune chercheur hurla et se retourna d’un bloc. Le robot Ludovic était tout près et le fixait de ses yeux mécanisés. La main de métal et polymère se porta contre la poitrine brillante et la tapa doucement, juste sur le cercle où ils avaient gravé le BY.
– Je suis là ! Dedans ! Euh ! Non, là !
Et la main se releva pour taper le côté du crâne luisant sous la lumière diffuse du garage, tout aussi encombré d’appareillages et de pièces d’électroniques et de robotiques que la salle de l’étage.
– Là ?
– Oui… Je… ça ne s’est pas passé comme on pensait. Le… J’ai dupliqué mon connectome comme d’habitude mais, quand je l’ai transféré dans le Bi-Yeca, je… j'ai oublié de retirer les électrodes et le serre-tête de transfert. Et... il… il m’a aspiré moi au lieu d’aspirer la copie. Il m’a aspiré moi…
– Aspiré ?
– Oui… Je… Daniel ! Mon esprit, il est dans le noyau d’Yttrium. Je n’ai plus de cerveau organique mais je suis dans le noyau lumineux. Daniel ! Je ne suis plus dans mon corps. Je suis dedans cette tête, dans le noyau de BY.
Le jeune homme sentit le sang refluer de son visage et la peur étreindre son cœur. Son frère… dans le robot. Il sut pourtant que c’était vrai, que ce n’était pas un rêve, un cauchemar, une folie qu’il s’inventait tout seul à cause du stress et de la fatigue.
– Je… Attends ! Ne t’inquiète pas ! N’ai pas peur !… je vais te tirer de là. Je te promets. Je vais essayer de… Non ! Je vais y arriver. Je vais te sortir de là… Attends !
Il tendait les mains en avant, cherchant à attraper et à repousser en même temps l’androïde. Mais la réaction de ce dernier le prit de surprise. L’être au corps de métal et de carbonate, ce corps à l’allure d’un tout jeune adolescent se jeta contre lui et, avec une force et une puissance incroyable, bien plus grande que celle dont ils avaient pensé le doter, le serra contre lui, l’étouffant lentement, écrasant ses os entre ses bras de carbonate.
– Non ! Non ! Je ne veux pas ! Je suis vivant ! Je suis dedans ! Je bouge ! Je marche ! Comme avant, comme autrefois, ne m’enlève pas de là ! Je ne veux pas…
– Ludo ! Non ! Doucement, tu m’écrases, tu m’étouffes ! Tu…
Les deux bras le relâchèrent aussitôt, le laissant choir à terre et retrouver lentement sa respiration. La voix de Ludovic se fit implorante avant d'exulter :
– Pardon ! Pardon ! Je… Ne m’abandonne pas ! Mais laisse-moi dedans ! Laisse mon corps. Je vis… Je vais pouvoir tout faire comme autrefois… courir, nager, sauter… Daniel ! C’est merveilleux… Je suis un robot… un robot vivant…
J.C. Gapdy – Mars 2012 – Avril 2015


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